Ainsi s’est effondrée l’industrie musicale en 40 ans

16/03/2026

Il n'est pas nécessaire de remonter très loin. Il suffit de raviver la mémoire trois ou quatre décennies en arrière. Une époque où la musique était — ou du moins semblait être — un mode de vie. On l'écoutait en permanence, elle faisait tomber des empires, ou plutôt, ces chanteurs étaient eux-mêmes des empires ; il y avait du travail et, surtout, dans ce monde capitaliste, il y avait de l'argent. Beaucoup d'argent.

Une réalité qui semble aujourd'hui révolue. En 30 ans, le monde de la musique a connu de profondes transformations. Il suffit d'observer l'évolution des formats de diffusion : vinyle, cassette, CD et aujourd'hui les plateformes en ligne. Une « évolution » que le journaliste et musicien Bruno Galindo décrit très bien dans son livre Toma de tierra (Libros del KO).

Dans cet ouvrage, il propose une vision de ce qui s'est produit dans l'univers musical au cours des dernières décennies, à travers un exercice de mémoire à la fois personnelle et collective. Une histoire de chutes qu'il raconte de manière très concrète, lui qui a toujours occupé une position privilégiée dans ce milieu.

Depuis la fin des années 1980, Bruno Galindo a travaillé dans des maisons de disques, comme journaliste et comme musicien. Des expériences qui l'ont rapproché des artistes, mais qui n'ont pas toujours été faciles.

LES BELLES ANNÉES

Les premières années — les années 1990 et le début des années 2000 — restent pour lui particulièrement vibrantes. « On avait l'impression que tout le monde aimait la musique de manière passionnée. Quelque chose qui valait la peine d'aller plus loin », explique-t-il. Sur le plan professionnel, c'était un secteur où « il y avait des moyens, énormément de personnes qui travaillaient. Et de la liberté, beaucoup de liberté ».

C'est à cette époque qu'il rencontre de grands artistes comme Prince, David Bowie ou Lou Reed, d'abord grâce à son travail en maison de disques, puis comme journaliste. « Le plus intéressant, c'était au début, parce que tu étais avec l'artiste tout le temps. Et il y avait beaucoup d'occasions de discuter seul à seul avec eux », raconte-t-il.

Cette proximité donnait lieu à des situations insolites. Il lui est arrivé de devoir tirer des artistes encore en pleine gueule de bois de leur lit pour les emmener à la télévision ou à la radio. Son livre regorge ainsi d'anecdotes, comme le retour de Lou Reed à Madrid après dix ans d'absence, après avoir juré de ne plus y remettre les pieds à cause d'un concert chaotique où le public avait envahi la scène.

« J'étais à ses côtés ce soir-là et, au troisième morceau, il y a eu une panne de courant. Il a dû quitter la scène, il y a eu des moments de grande tension qu'il a gérés en faisant du taï-chi devant moi. Je n'oublierai jamais ça », raconte-t-il en riant.

L'ARGENT, MOTEUR DE LA MUSIQUE

Au milieu des années 1990, après la crise économique du début de la décennie, l'argent affluait dans l'industrie. Les ventes de cassettes, de vinyles et surtout de CD explosaient. « Ce dernier format est très bon marché à produire. Le passage du vinyle au CD coûte très peu et ces CD se vendent très cher. C'est énormément d'argent », explique Galindo.

Les concerts étaient quotidiens, les grandes tournées passaient par l'Espagne, et les médias participaient pleinement à cet essor. « Il faut penser au nombre de suppléments culturels qui existaient, dont 80 % étaient consacrés à la musique. La radio en était remplie, et même la télévision. Et c'était payé — pas en visibilité, comme aujourd'hui dans beaucoup de cas ».

Une situation qui s'est effondrée, d'abord avec le piratage, puis avec Internet. Bruno Galindo identifie même une date clé : le 8 juillet 2006, lorsque des lois ont été modifiées pour encadrer le piratage d'une manière favorable aux entreprises de télécommunications.

« Rappelons-nous quand les forfaits internet étaient vendus avec la promesse de télécharger des contenus protégés par le droit d'auteur. C'était l'appât. Mais pourquoi les voulait-on ? À ce moment-là, la légalité s'est placée du côté des télécommunications et non des créateurs », résume-t-il.


ET TOUT S'EST EFFONDRÉ

Tout semblait aller dans cette direction, et certains signes l'annonçaient déjà. Par exemple, lorsque la Fnac, référence culturelle des années 1990, a commencé à vendre des cafetières. « C'était LE magasin de disques, la Mecque de la musique dans les grandes surfaces », souligne-t-il.

Cet effondrement a aussi transformé notre rapport à la musique, devenue « un fond sonore incapable de créer une légende ». Selon lui, le rock n'est plus subversif : « Aujourd'hui, il y a plus de rébellion dans certaines musiques urbaines. L'époque où la musique contestait réellement le système est loin derrière ».

Avec la chute des revenus, le secteur est entré dans une phase de précarité, affectant journalistes et musiciens. Mais ce manque de moyens a aussi profité aux maisons de disques sur certains aspects, notamment dans la gestion du streaming.

« Les coûts des grandes productions ont disparu ; peu d'artistes passent encore des mois en studio. Il n'y a plus de gros investissements dans les sorties ou les carrières. Même la relation entre labels et artistes a changé : avant, ils décidaient de tout ; aujourd'hui, ils sont plutôt des partenaires », explique-t-il.

Tous ces changements étaient déjà inscrits, pour qui savait les lire, dans les sillons des vinyles. Le livre agit aussi comme une leçon d'humilité pour Bruno Galindo, qui réalise que la musique n'était pas aussi solide qu'il le pensait et que ces transformations l'ont relégué à un rôle secondaire, presque inutile — comme la prise de terre d'une platine.

« La prise de terre, c'est ce câble à l'arrière du tourne-disque dont on ne sait pas très bien à quoi il sert. C'est ainsi que je me suis senti. Dans le livre, je raconte ma désorientation face à des situations dont nous riions à l'époque, mais qui annonçaient déjà l'avenir de la musique. Comme lorsqu'on m'a demandé d'écrire un article sur le téléchargement de disques. Je ne comprenais rien à ce qui allait se passer. Avec le recul, j'ai pu raconter, avec humour, à quel point je passais à côté de l'essentiel », conclut-il.

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