
Quand la peur se propage : comprendre la contagion émotionnelle dans une société sous tension, par Emilien Gondet,

Les peurs sont des émotions primaires. Elles constituent un héritage biologique essentiel : un système d'alerte conçu pour nous avertir des dangers et nous pousser à la prudence. Mais lorsqu'elles quittent le registre intime pour devenir des émotions publiques, elles peuvent se transformer en un agent pathogène social. Elles circulent, s'amplifient, se déforment, et finissent parfois par contaminer l'ensemble du corps social. C'est ce phénomène, discret mais redoutable, que l'on appelle la contagion des peurs.
Cette contagion naît souvent d'un réflexe universel : la méfiance envers l'autre, l'inconnu, ce qui échappe à notre contrôle. Dans un environnement médiatique saturé, ces intuitions se transforment rapidement en récits collectifs. La recherche du spectaculaire amplifie les signaux faibles ; les réseaux sociaux, véritables chambres d'écho émotionnelles, accélèrent la circulation de rumeurs, d'images anxiogènes, de récits alarmistes.
La peur possède en effet une propriété singulière : elle se nourrit d'elle-même. Les psychologues parlent de rémanence émotionnelle : après une émotion forte, l'esprit rumine, rejoue, revient sans cesse à l'événement. Et plus une peur est intense, plus nous ressentons le besoin de la partager. Or ce partage, loin de l'atténuer, l'amplifie. En la répétant, nous la rendons collective.
Dans un monde hypermédiatisé, ce mécanisme devient explosif : les peurs individuelles se synchronisent, se renforcent, s'agrègent. Elles finissent par structurer un climat social, un imaginaire commun de vulnérabilité ou de menace.