L’absurde de la mort est dans la forme

28/08/2025


La vie et la mort apparaissent comme des sœurs siamoises : inséparables, bien que la seconde soit toujours plus inquiétante que la première. Nous aimons la vie avec la même intensité que nous détestons la mort. Pourtant, lorsque nous pensons à elle, nous nous arrêtons plus souvent sur la forme que sur le fond, sur les circonstances qui l'entourent, sur ce qui semble logique ou absurde. Mais existe-t-il réellement une logique dans la manière de mourir ?


L'absurde renvoie à ce qui échappe à l'explication, à ce qui brise l'ordre attendu. Dans la mort, cette dimension se révèle avec force, car nous avons tendance à idéaliser ce qui serait une "fin normale" : mourir vieux, apaisé, dans son lit ; que disparaisse celui qui n'a jamais pris soin de sa santé, mais non celui qui l'a préservée avec rigueur. C'est de ce décalage entre nos attentes et la réalité que naît le sentiment d'absurde.

Albert Camus, qui fit de l'absurde une philosophie, écrivait que chacun pouvait en faire l'expérience. La mort en est l'illustration la plus radicale. Hormis le suicidaire, qui choisit le mode de sa fin, personne ne décide vraiment des circonstances de son décès. La brutalité, la surprise ou l'incohérence nous apparaissent alors comme absurdes. Ainsi, une mort accidentelle, mais aussi une mort planifiée — euthanasie ou suicide — peut être qualifiée de telle, car nous avons du mal à leur trouver une logique.

Les exemples frappants ne manquent pas. La légende rapporte que le dramaturge grec Eschyle mourut lorsqu'un oiseau lâcha une tortue sur sa tête. Un dénouement tellement improbable qu'il en devient l'emblème de l'absurde. Plus récemment, en 2023, le submersible Titan a implosé dans les profondeurs de l'océan, emportant avec lui plusieurs milliardaires partis contempler l'épave du Titanic. L'ironie était éclatante : les puissants, venus observer un naufrage prestigieux, sont devenus eux-mêmes les victimes d'un nouveau désastre.

Parfois, l'absurde se confond avec la pure contradiction. Le philosophe Chrysippe serait mort de rire après avoir vu un âne manger des figues. Antoni Gaudí, maître de l'espace urbain, fut renversé par un tramway dans la ville qu'il avait façonnée. Plus récemment encore, Shinzo Abe, ancien Premier ministre japonais, fut assassiné dans un pays où les homicides sont rarissimes, avec une arme artisanale, dans un contexte que tout rendait improbable. Dans chacun de ces cas, c'est le contraste entre l'attendu et le réel qui rend la mort si difficile à admettre.

Mais l'absurde ne se loge pas seulement dans les destins spectaculaires. Il est aussi dans le quotidien : dans la mort d'un jeune en pleine santé, dans celle d'un médecin incapable de se soigner lui-même, dans celle d'un cuisinier s'étouffant avec son propre plat. L'ironie transforme alors la tragédie en anecdote, et l'inconcevable devient sujet de rire partagé.

Ce que ces situations rappellent, c'est notre vulnérabilité permanente. L'improbable reste toujours possible. Comme le disait Camus, nous acquérons d'abord l'habitude de vivre avant celle de penser. Peut-être est-ce pour cela que nous évitons de réfléchir à la mort : y songer chaque jour éroderait le plaisir d'exister.

En réalité, tous les mortels remplissent la seule condition indispensable : être nés. Tout le reste — circonstances, lieux, moments — ne sont que des détails qui frappent notre imagination et alimentent nos conversations. Nous rêvons d'une mort douce, rapide et indolore, mais quelle qu'en soit la forme, elle nous semblera toujours, d'une certaine manière, absurde. Car l'absurde de la mort se trouve moins dans la mort elle-même que dans la façon dont elle survient.